CONTE: Le monstre-calebasse et le bélier divin
Une calebasse monstrueuse était posée devant une
hutte en ruine à l'entrée du premier village humain, et chaque fois que
quelqu'un s'approchait d'elle, elle le dévorait. Elle s'ouvrait en deux et se
refermait, comme une porte qui claque, sur les malheureux imprudents venus
l'examiner de trop près. Ainsi, cette calebasse engloutit, les uns après les
autres, tous les habitants du village. Seule une femme nommée Kalba, qui vivait
avec son fils dans la forêt, fut épargnée, ainsi qu'une sorcière si vieille
qu'elle ne pouvait pas sortir de sa hutte.
Or, un jour, le fils de Kalba échappe à sa mère, s'en
vient rôder autour du monstre-calebasse, qui ne dormait jamais que d'un œil et
voilà l'enfant dévoré.
Alors Kalba s'arrache les cheveux, hurle sa douleur,
la tête levée vers le ciel, puis trébuchant, s'en va chez la vieille sorcière
et lui dit :
- II faut que tu m'aides à briser cette terrifiante
callebasse. Je veux délivrer mon fils. La sorcière agite son doigt crochu
devant son visage et répond:
- Ma pauvre enfant, je vais te dire ce que tu dois
faire. Ecoute bien : va jusqu'au soleil couchant. Là, tu trouveras un rocher.
Frotte la face de ce rocher avec ce piment rouge que je te donne. Une porte
s'ouvrira. Alors tu descendras dans le ventre de la terre et dans le
ventre de la terre tu chemineras jusqu'à ce que tu parviennes devant le
bélier divin. Tu diras au bélier divin que c'est moi qui t'envoie, et tu
lui demanderas de revenir avec toi, dans notre village, au soleil des vivants.
Kalba remercie la sorcière, prend le piment
magique et s'en va vers le soleil couchant. Elle voyage jusqu'au
crépuscule. Parmi les hautes herbes, elle découvre, un rocher gris, haut
comme un géant chaotique. Elle frotte le piment contre, la paroi. Aussitôt elle
entend comme un roulement de tonnerre, et le roc lentement se fend.
Kalba descendit dans le ventre de la terre. Elle
marche sur un chemin de pierre tracé dans une plaine couleur de fer. Dans
le ciel de pierre brille un petit soleil-caillou. Elle marche elle ne sait
combien de temps, car le soleil-caillou du ventre de là terre ne se
couche jamais. Elle marche jusqu'à ce que ses pieds soient lisses. Alors
apparaît au bout du chemin une hutte d'or. Kalba parvient devant cette hutte
d'or à quatre pattes, tant elle est épuisée. Elle pousse la porte. Au
milieu de la pièce ronde, un grand bélier est assis sur son derrière, un bélier
à la toison rouge, aux cornes couleur de feu enroulées sur ses tempes. Il
regarde Kalba effondrée à ses pieds. II lui dit :
- Que viens-tu faire ici, femme du pays d'en
haut ?
Elle répond :
- La vieille de mon village m'envoie te
chercher. Le bélier divin hoche la tête:
- Grimpe sur mon dos, dit-il.
Ensemble ils reviennent sur la terre. Ils sortent du
rocher. Voici l'herbe verte à nouveau, le ciel bleu, les arbres. Le bélier
galope jusqu'au village, dépose Kalba devant la hutte de la vieille sorcière.
Il entre majestueux. La sorcière le salue et se met à chanter. Elle chante, les
mains ouvertes devant sa figure ridée, elle chante les méfaits du monstre-calebasse.
Le bélier divin, devant elle, renifle comme s'il flairait le son de sa
voix. Le chant de la vieille allume du feu dans ses naseaux et fait rougeoyer
ses cornes comme des braises. Il gratte le sol du sabot, furieusement.
Maintenant, il s'en va, le bélier embrasé, par les
ruelles du village, et le chant de la sorcière l'accompagne.
Là-bas, devant sa hutte en ruine, la calebasse grince
et se réveille, et se met à rouler à la rencontre du bélier qui fonce sur elle,
tête baissée. Le choc est si terrible que l'on entend son fracas jusque dans
les étoiles. Le bélier divin, comme un caillou jeté, disparaît au
fond du ciel mais la calebasse se brise comme un œuf mûr. Tous ceux qu'elle
avait dévorés sont ainsi remis au monde. Mais écoutez la plus
étrange merveille qui soit : dans le ventre de la calebasse, les hommes étaient
couchés les uns sur les autres, sur quatre rangs superposés. Ceux du haut
maintenant sont blancs, ceux de la deuxième couche sont jaunes, ceux de
la troisième sont rouges, et les derniers, ceux sur qui reposait tout le monde,
sont noirs.
Ainsi furent créées les quatre races humaines.
Telle est la vérité. Ceux qui ne me croient pas ne sont que des enfants
aveugles : ils ne comprennent rien aux mystères du monde.
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