LÉGENDE: LE PHARAON ET LA BARQUE SOLAIRE 2



Les Gétules restaient une menace pour leurs voisins. Les Bantous, eux, surent développer les sciences, les arts, l’architecture, l’écriture et l’agriculture mieux qu’aucun peuple au monde avant eux. Ils purent enfin bâtir des cités en matériaux durs capables de résister aux tempêtes violentes et aux séismes. Peuple de penseurs, leur savoir était répandu grâce aux notables de la Cour royale : ils parcouraient le pays, écoutaient les plaintes, enregistraient les vœux de la population, région par région, village par village, afin d’en assurer la réalisation ou la réparation. À chaque temple dédié à Amon était rattachée une grande école. À cette époque, Djoser Chakaba, Pharaon bantou, régnait sur son peuple avec sagesse. Sa fille, Sowan, avait renoncé à toutes les charges. Elle consacrait sa vie à veiller sur sa grossesse divine. Elle était consciente des risques qu’elle courait. Son enfant faisait l’objet d’intrigues1 de la part des sorciers et autres maîtres de la magie.

Jamais ils n’accepteraient la venue d’une dynastie éternelle et contraire à Le Pharaon et la barque solaire 13 95 100 105 110 115 1. Plans secrets établis pour nuire à quelqu’un. leurs intérêts. Ils avaient juré sa perte, car une fois l’enfant venu au monde, plus rien ne pourrait l’atteindre. Sachant cela, les dieux jaloux décidèrent de l’anéantir à cet instant précis où, dans le ventre de sa mère, il était fragile et sans défense, comme tout autre bébé. Thoutmosis était un redoutable voyant de quatre-vingt-sept ans, ridé comme une rivière sous la pluie. Il vint, un jour, se présenter au palais. Il sollicita une entrevue avec la princesse Sowan. Il annonça qu’il avait des révélations à lui faire. La gouvernante le trouva digne de respect. Elle ordonna au chef du protocole de le laisser entrer. Un calme absolu dominait les lieux. Seuls les oiseaux rompaient le silence parmi le cri lointain des pêcheurs. Le vieillard, impressionné par la beauté du palais, trébuchait en marchant. Il pénétra dans une salle ornée de beaux tissus, de marbres et d’or.

La princesse se trouvait là. Le vieil homme fut stupéfait : Sowan était magnifique, magnanime1 et d’un charme indescriptible. Doucement parfumée, elle était d’une élégance à troubler la sérénité de n’importe quelle âme pieuse. Sowan accueillit le vieux voyant dans l’immense salon doré en présence d’une dizaine de jeunes femmes, servantes et amies. Elles étaient, comme elle, vêtues de superbes tuniques de lin. Elles lisaient des poésies anciennes et se récitaient les passages qu’elles jugeaient plus romantiques que les autres. Sowan et ses 14 Les Contes du griot 120 125 130 135 140 1. Généreuse. invités prirent un thé d’oseille au miel et le burent, soufflant sur la vapeur aromatique qui se dégageait des récipients.

Le devin, la canne à la main, posa sur la table proche ses divers instruments de magie. Sowan lui fit apporter un thé d’hibiscus1 frais pour le désaltérer. Et, quand ils se furent présentés, la princesse voulut tout de suite savoir la raison de sa visite. Assise sur une chaise en or, dont le coussin en pure soie était décoré aux couleurs royales, elle le regardait parler. Le mage entra en transe2 et commença sa consultation. Il dit obstinément : – Un grave danger menace votre enfant-dieu. Sowan, nerveuse en face de lui, gardait le silence et l’observait attentivement. Elle fit un signe de la main pour lui faire comprendre qu’elle l’écoutait.

Emporté dans le vertige de sa voyance, il vit une horde3 d’étrangers envahir la cité des ancêtres, massacrer la population et détruire les vestiges d’une civilisation millénaire. Le magicien suait, terrorisé par ce présage4. Sa voix se brisa. Il avait le cœur plein de tristesse. Il ressentit tout à coup la peur de ce qu’il allait dire. Sowan restait là, impénétrable. D’étranges frissons l’envahissaient. Le vieillard, subitement, se mit à pleurer. Ses lèvres tremLe Pharaon et la barque solaire 15 145 150 155 160 1. Arbre tropical dont les fleurs sont très belles. 2. Dans un état d’esprit qui le transporte en dehors du monde réel. 3. Un grand nombre. 4. Signe à l’aide duquel on essaye de dire l’avenir. blaient. Il n’osa plus continuer à parler ni à consulter le destin. Quelque chose le chagrinait, le tourmentait, le perturbait. Sowan l’encouragea à s’exprimer. Puis, avec difficulté, il poursuivit et annonça : – Votre grossesse sera interrompue et vous en mourrez !… Sowan laissa tomber d’émoi sa tasse de thé nue par les songes.

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